Lukáš Macek : Le succès de Macron repose sur la réussite de ses réformes et de son engagement dans l’UE

Foto: Česká televize

Lukáš Macek, politologue tchèque et expert pour les questions relatives à l’Union européenne, est depuis 2004 le directeur du campus de Dijon à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences-Po). Il est arrivé à Dijon pour la première fois comme étudiant au Lycée Carnot et il a toujours entretenu avec la ville, son milieu universitaire et ses étudiants une relation chaleureuse. Au cours de cette interview, il nous donne son avis sur le regard que portent les Français à la Tchéquie, sur les étudiants d’aujourd’hui et sur les réformes envisagées par Macron. 

 

Depuis 2004, vous dirigez la branche Sciences-Pô de Dijon, orientée vers l’Europe centrale et orientale. Qui s’intéresse à notre région ? Quelles sont les motivations de ceux qui en font un sujet d’étude ? 

Les étudiants choisissent notre campus de Dijon parmi les sept cursus proposés par Sciences-Pô. D’une part, ils s’intéressent à la région, d’autre part ils sont attirés par une école prestigieuse.

Environ la moitié des étudiants sont des étrangers, pour la plupart originaires des pays ayant adhéré à l’Union européenne entre 2004 et 2007, mais aussi des Balkans et des anciennes républiques soviétiques.

La deuxième moitié sont des Français. Certains d’entre eux ont une affinité avec l’un des pays d’Europe centrale en raison de leurs origines, mais il s’agit d’une minorité. La plupart d’entre eux s’intéressent à l’Union européenne comme projet, et à la situation qui y règne. L’Europe centrale et orientale est l’une des régions sur lesquelles ils ont le moins de connaissances et ils y voient l’occasion de les approfondir.

Vous enseignez depuis 15 ans. Qui sont les étudiants d’aujourd’hui ?

L’attitude à l’égard de l’enseignement comme le vecteur d’une culture générale est en train de changer. Les étudiants d’aujourd’hui comptent plutôt sur leur smartphone pour trouver tout très rapidement. Le niveau des étudiants universitaires dépend de la qualité de l’enseignement secondaire. Je rencontre souvent des étudiants qui ont un fâcheux manque de savoirs, de connaissances en histoire et en culture générale.

D’un autre côté, ils sont nettement plus confiants et énergiques que ceux de ma génération notamment,
qui considérions la possibilité d’étudier à l’étranger comme une opportunité exceptionnelle. Les étudiants d’Europe centrale et orientale aujourd’hui ne sont plus marqués par l’histoire ; étudier à l’étranger leur semble tout à fait normal et leurs attentes sont plus fortes.

On arrive cependant encore à reconnaitre l’origine de l’étudiant en fonction de son approche, souvent révélatrice de la relation existante entre son pays d’origine et la France. On retrouve les mêmes comportements chez les étudiants des Balkans aujourd’hui que chez les centre-européens d’il y a quinze ans.

Deux ministres du gouvernement tchèque ont démissionné récemment après que la presse ait révélé que leur thèse était un plagiat. Quelle est votre opinion à ce sujet, en qualité d’enseignant ?

Notre école est très stricte en matière de plagiat. J’ai dû moi-même appliquer à maintes reprises des sanctions à des étudiants et voir un ministre de cinquante ans chercher des excuses comme un gamin ne me laisse pas indifférent.
Il convient que le sujet soit débattu en public pour qu’il conduise à une plus grande prudence de la part des universités. Espérons que cela éveillera chez les élèves et les étudiants la conscience qu’il ne faut pas copier. C’est très bien que cela ait donné lieu à une certaine pression et à un débat.

Ceci étant dit, nous payons aussi le prix d’un certain snobisme en matière de titres académiques, qui semblent avoir plus de valeur que la qualité même de la formation. Nous pensons qu’il est important d’avoir un titre universitaire sur sa carte de visite mais personne ne se soucie de savoir où et dans quelles circonstances il a été obtenu. Ceci est très curieux si on considère ce phénomène du point de vue français. En France, les titres académiques ne sont jamais mentionnés, le prestige social dépend plutôt de certaines écoles où l’on a étudié.
Les études devraient être le moyen d’acquérir des connaissances et du savoir-faire, et non pas une course aux titres et au prestige social. Il y a actuellement une inflation des titres académiques dans le monde entier, mais est-ce que le taux d’éducation augmente vraiment ?

En France, le baccalauréat a connu un tel destin. C’était un diplôme prisé qui offrait de réelles opportunités. Ensuite, il fut décidé que 80 % de la population devait obtenir le bac. La valeur du diplôme a ainsi chuté et l’on ne peut plus faire grand-chose avec le bac en poche. Cela est certainement une bonne chose que les gens s’éduquent plus longtemps et commencent à travailler plus tard, mais cette inflation de diplômes les dévalorise dans une certaine mesure.

Que savent les Français de la République tchèque ?

L’image de la République tchèque en France n’est pas très marquée, elle est pratiquement inexistante pour la plus grande partie de la population. Souvent, les gens connaissent Prague, parce qu’eux-mêmes ou certains de leur amis l’ont visitée, et ils savent que c’est une ville magnifique. Les gens plus cultivés connaissent les grandes personnalités de la scène culturelle tchèque. Ceux, qui s’intéressent à la politique, connaissent Václav Havel, la révolution de velours de 1989 et aussi l’année 1968, qui suscite de la sympathie.

La situation politique actuelle en Hongrie et en Pologne est souvent décrite par les médias, mais très peu est écrit sur la Tchéquie, ce que je considère plutôt positif. Je n’envie vraiment pas cette publicité à la Hongrie et à la Pologne. La victoire d’Andrej Babiš et de Miloš Zeman aux élections a donné lieu à plusieurs articles dans les médias français, mais ils étaient plutôt courts et simplificateurs. Le public perçoit l’étrange évolution politique actuelle de l’Europe centrale plutôt comme un phénomène commun à l’ensemble de la région et ne fait pas la différence entre les pays qui la composent.

En France, il y a une forte tendance à ne pas distinguer les divers pays du groupe de Visegrád, mais à les voir comme un magma monolithique. Ainsi ceux qui s’intéressent à l’Europe centrale, me posent des questions ou font des commentaires à partir de l’idée que la situation en Tchéquie est identique à celle de la Pologne ou de la Hongrie. Je ne nie pas que des points communs existent, mais il y a beaucoup de caractéristiques différentes que malheureusement, peu de gens en France perçoivent.

Comment la France ressent-elle la passivité et l’abstention tchèque dans les prises de décisions de l’UE ? Existe-t-il une personnalité chez nous qui pourrait changer cet état de fait ?

Cette passivité tchèque passe inaperçue auprès du Français moyen. Quant au gouvernement français, mais ceci est vrai également pour les autres pays, il sait ce qui doit prévaloir dans l’UE et bâtit en toute conscience son influence ; la passivité tchèque finalement leur laisse plus d’espace.

Je n’ai pas en tête une personnalité concrète, mais regardez l’exemple d’Emmanuel Macron. A l’origine, il n’était pratiquement pas connu et pourtant il a réussi. On remarque actuellement une demande générale de renouvellement des hommes politiques, ce qui peut générer des personnalités intéressantes et promouvoir la nouvelle génération. Cela s’est déjà produit dans plusieurs pays, donc pourquoi pas en République tchèque ? Non seulement en France mais en Belgique, aux Pays-Bas, en Autriche ou en Suède et dans d’autres pays, les chefs de gouvernement ont environ 40 ans, parfois même moins.

La popularité du président Macron diminue. L’affaire Benalla serait-elle en cause ? 

L’été est la morte-saison, il y a peu de nouvelles intéressantes, ce qui peut expliquer que les médias y aient prêté autant d’attention aussi longtemps. Depuis son élection, c’est la première affaire vraiment désagréable qui atteint Macron, sans doute à cause d’une communication maladroite au tout début. Probablement M. Macron et son équipe ont-ils sous-estimé la situation, mais au mois de septembre des sujets politiques et économiques plus importants vont s’imposer dans l’actualité.

La popularité de Macron baisse depuis son élection, ce qui peut s’expliquer en partie par les réformes mises en place, mais aussi par les circonstances de son élection. La base de ses électeurs est assez étroite – au premier tour, il a obtenu 24 % des votes alors que la somme des votes pour l’extrême droite et l’extrême gauche a été d’environ 43 %. La baisse mentionnée n’est pas l’effet d’un retournement subit, mais d’un développement continu. Selon certains sondages, l’affaire Benalla aurait paradoxalement renforcé la cote de M. Macron.

Macron a beaucoup plus de soucis avec les derniers résultats de la croissance économique et du taux de chômage, qui n’ont pas répondu aux attentes. Ce qui sera décisif, c’est de voir si les réformes du président commencent à porter leurs fruits et se traduisent par une baisse du chômage et une croissance plus forte. C’est sur cela que les électeurs jugeront de sa compétence et sa légitimité. Il lui reste encore beaucoup de temps avant la fin de son mandat, mais le développement de l’économie mondiale peut avoir pour résultat que cette fin puisse survenir plus tôt que prévu.

La victoire de la France à la Coupe du monde du football a t-elle contribué à rassembler la nation ? 

La victoire a encouragé le patriotisme, l’optimisme, la bonne humeur. Elle s’inscrit dans la mosaïque des tentatives de Macron pour libérer le pays de l’humeur chagrine et du manque d’espoir des dernières dix à vingt années. Elle a redonné une dynamique, un élan, mais l’effet est de courte durée et seulement psychologique.

Quelles sont les tâches importantes qui attendent le président Macron?

La réforme structurelle de l’économie française est importante. Macron doit s’investir pour une intégration des minorités dans la société, dans la question des migrants. Par ailleurs, la réforme des retraites, prévue déjà par nombre de ses prédécesseurs, constitue un défi majeur. Il s’agit d’un sujet explosif qui nécessite d’abord des consultations et des discussions, et ensuite seulement, une réforme. La lutte contre le terrorisme demeure une tâche majeure. La France est consciente qu’elle demeure l’une des cibles potentielles des attaques islamistes.

Dans l’éducation, les réformes ont déjà commencé, mais leurs effets ne se feront sentir que maintenant. La réforme des lycées et du bac est déjà en cours et elle va toucher directement ou indirectement une grande partie de la population. Pour le moment, elle est passée quasiment inaperçue, mais elle va certainement être l’objet d’une grande attention prochainement.

Le président Macron a construit sa carrière en mettant l’accent sur l’Union européenne et il aura donc besoin de bons résultats dans ce domaine également afin de défendre ses positions pro-européennes et son engagement. Il doit prouver qu’il peut redonner à la France un rôle actif et influent. L’avancée de Macron, et des résultats concrets sont en ce moment freinés par le scepticisme de nombreux partenaires européens.

L’opinion publique française évolue graduellement depuis vingt ans vers un euroscepticisme. L’élection de Macron a donc été une surprise, et qui peut marquer le début d’un retournement positif dans l’attitude des Français à l’égard de l’UE. Macron a une chance de réconcilier la France avec le projet européen, s’il réussit à convaincre les Français qu’ils retrouveront leur place sur l’échiquier européen.

Qu’est-ce qui pourrait améliorer l’attitude d’un citoyen tchèque moyen envers l’UE ?

Les Tchèques sont sceptiques en général. Les difficultés et les crises qui secouent l’UE leur donnent l’impression que tout est mauvais. Au lieu de nous engager dans la recherche et l’offre de solutions, nous préférons conseiller les autres sur la façon de faire, et rester à l’écart. Si la situation dans l’UE devient plus calme, cela entrainera une nouvelle dynamique et par voie de conséquence une baisse du scepticisme tchèque. Les opinions sur l’UE et la situation dans l’UE sont des vases communicants. Mais cela fonctionne dans les deux sens : l’euroscepticisme tchèque réduit les possibilités de trouver des solutions positives et efficaces.

En République tchèque, cette année, il y a de nombreuses commémorations des années 1918, 1948, 1968. Est-ce que par exemple mai 1968 et ses grèves d’étudiants ont encore une résonance en France ? 

L’année 1918 en France est liée à la fin de la Première Guerre mondiale et c’est un sujet tout à fait consensuel. En ce qui concerne 1968, la situation est un peu différente. De nombreuses publications et articles sont parus, des colloques et des expositions ont été organisés. Cet anniversaire n’est certainement pas passé inaperçu, mais 1968 est aujourd’hui en France un sujet controversé car d’une part il a été une étape importante dans le développement de la société, et cela a été positif, mais il est également à l’origine de certains problèmes actuels, tels que par exemple la relation à l’égard des autorités.

Cet article a été publié dans le magazine Contact 89, vous pouvez le lire ici. 

A propos Francouzsko-česká obchodní komora / Chambre de commerce franco-tchèque 1864 Articles
La Chambre de commerce franco-tchèque, créée en mars 1996, joue un rôle actif dans l’animation de la communauté d’affaires franco-tchèque et contribue significativement au développement des activités économiques des deux pays. Elle soutient également l’idée d’une Europe unie. La CCFT est un organisme indépendant qui s’autofinance, et qui compte à ce jour plus de 300 entreprises membres, tant françaises, que tchèques et fait partie des chambres les plus actives du territoire. En 2016, la Chambre a organisé plus de 70 évènements – parmi lesquels des clubs thématiques, des débats, des séminaires, des sorties sportives, culturelles et gastronomiques - auxquels se sont rendues près de 4700 personnes. En plus d’animer la communauté d’affaires, la Chambre est une des rares chambres à avoir un service d’appui aux entreprises, qui propose une gamme complète de services aux entreprises tchèques et françaises, souhaitant aborder le marché étranger. Chaque année près de 70 entreprises profitent de cette offre et sont accompagnées dans leur développement. La CCFT est membre de CCI France International, qui regroupe 120 chambres de commerce françaises à l’international.

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